Du sport "corpo" aux stages outdoor

 

 

Si le sport corporatif a connu un âge d’or, au-delà de sa genèse et de sa structuration à la fin du XIXe siècle, c’est sans doute celui des Trente Glorieuses. Dès l’après deuxième guerre mondiale, lentement mais sûrement, le sport corporatif progresse, gagnant quelques centaines de licenciés par an. Certaines fédérations, observant cette expansion, créent même des postes spécifiques ; dès 1950, la Fédération française de ski nomme un « responsable national corporatif ». Il faut souligner que l’influence des syndicats dans les entreprises justifie alors, en grande partie, l’essor du sport associatif à l’époque. Ajoutons que les patrons trouvent aussi un intérêt dans le développement de la pratique dans la mesure où les salariés peuvent assouvir leurs besoins dans le cadre – physique ou symbolique – de l’entreprise.

 

Les années 1970 marquent un nouveau coup de pouce étatique au développement du sport au sein des entreprises. La loi Mazeaud du 29 octobre 1975 relative au développement de l’éducation physique et du sport officialise la possibilité d’une pratique sportive contrôlée et régulière pour tous les salariés. Quelques mois plus tard, le décret du 3 juin 1976 relatif à l'habilitation des fédérations sportives impose aux fédérations françaises la présence de représentants des licenciés corporatifs au sein de leur comité de direction (cette loi s’étendra aux comités directeurs régionaux et départementaux le 13 juillet 1985). Enfin, un certificat d’aptitude à l’animation des activités physiques et sportives dans l’entreprise est créé en 1979 (Burlot, 1997).

 

Malgré ce soutien législatif s’ouvre une décennie du déclin pour le sport corporatif. Au même moment, les organisations syndicales perdent leur pouvoir mobilisateur : à partir de 1978, le flux des adhésions nouvelles se tarit et les taux de syndicalisation chutent significativement (Andolfatto, Labbé, 2006). Précisons toutefois que, si son âge d’or est désormais révolu, le sport corporatif reste aujourd’hui relativement dynamique. Dans la commune de Millau par exemple, on trouve un championnat « Corpo Club Millavois » où l’équipe des « artisans » affronte celle des « cafetiers », des « commerçants » et les équipes d’entreprises des « Gedimat » ou encore, nom prédestiné, des « But ». La France se compose de milliers de clubs solidement implantés sur tout le territoire. Citons, pour ne prendre que ces exemples, le « Club des Agriculteurs Mayennais » ou encore le « Corpo Brigade d’Auray », un club de gendarmes qui évoluent dans le championnat de football « Inter-Entreprise Lorient ». Par ailleurs, dans l’agglomération bordelaise, depuis la fin des années 1980, plus de la moitié des clubs de pelote basque (13 sur 24 exactement) sont des clubs d’entreprise (Callède, 2007). Néanmoins, différents facteurs macrosociologiques (montée de l’individualisme, du chômage, précarisation de l’emploi, etc.) vont contribuer à dégrader l’image des clubs corporatifs. D’ailleurs, l’appellation de « sport corporatif » va peu à peu s’estomper au profit de celle, plus neutre, de « sport associatif d’entreprise ».

 

Bien d’autres facteurs ont contribué à faire évoluer les pratiques et les représentations du sport en entreprise. Il semble en effet qu’il existe un lien de causalité entre les mutations observées et la tertiarisation croissante de la société. L’évolution de la composition socioprofessionnelle de la population active (diminution des travailleurs manuels au profit des travailleurs intellectuels) n’est pas étrangère à ces bouleversements de la pratique sportive au travail. Les ouvriers sont de moins en moins nombreux (même s’ils resteront longtemps majoritaires d’un point de vue quantitatif), tandis que les cadres arrivent en masse dans les entreprises.

De plus, on peut relever une forte féminisation des emplois du tertiaire. En 1962, les hommes ont un taux d’activité deux fois plus élevé que celui des femmes. Un demi-siècle plus tard, suite à la libéralisation des mœurs, à la recherche d’une autonomie financière ainsi qu’à l’évolution de leur niveau de formation, on dénombre quasiment une femme sur deux active ayant un emploi (contre 34 % en 1962 d’après l’INSEE). Mais ce sont surtout les hommes et en particulier les cadres qui trouvent dans le sport le terrain d’expression d’une certaine éthique méritocratique à laquelle ils semblent accrocher les valeurs de leur engagement quotidien au travail : « On a assez souligné combien le goût de l’aventure, à faible logistique et à forte compétence informationnelle (surf, funboard, petit croiseur, alpinisme, grandes randonnées et explorations), engageant une ascèse prononcée, assumée dans un exploit, en pleine nature, resté discret, correspond assez bien aux postures et habitus des cadres du secteur public, de vieille souche. En revanche, le culte de la performance que l’on entretient dans la comparaison sociale systématique, dans l’amélioration de ses performances au marathon ou dans son classement au tennis, les techniques du dépassement de soi qui trouvent leurs origines et leurs traductions dans la gestion d’une carrière professionnelle ascendante et rapide seront plus marqués chez les "cadres sous perfusion", dans le monde "impitoyable" de l’entreprise » (Pociello, 1999). On pourrait à ce titre formuler l’hypothèse que les cadres du privé sont plus sensibles que leurs homologues du secteur public aux pratiques sportives compétitives, notamment parce qu’ils partagent cette éthique de la méritocratie alimentée par la compétition scolaire (voire universitaire) de laquelle ils sont issus. Or, la pratique sportive est justement susceptible d’exprimer cette « juste compétition » évoquée par Alain Ehrenberg (1991) et caractérisée par une opposition loyale. Ainsi, pour ce groupe social en expansion friand de sport, très urbanisé, relativement plus diplômé et cultivé que les autres groupes sociaux, « l’excellence sociale est idéalisée dans la figure du "jeune cadre dynamique" diplômé de l’université ou des grandes écoles et "sportif" » (Clément, Defrance, Pociello, 1994).

 

Indéniablement, le développement et la structuration du groupe social des cadres vont redistribuer les cartes du management des salariés dans les entreprises modernes. Le sport va jouer un rôle significatif dans ces nouveaux usages du management. C’est ainsi que les cadres sont les premiers à avoir compris – ou cru – au potentiel mobilisateur des activités sportives proposées de manière épisodique sous la forme de stages extrêmes, plus connus sous l’appellation de stages outdoor (Fourré, 1999). Le sport est alors explicitement instrumentalisé comme un outil ex nihilo à des fins de performances sociales et économiques. Les sports d’aventure, qui correspondent dans les années 1980 à l’image même de la réussite entrepreneuriale (dont l’escalade a longtemps constitué l’exemple emblématique), sont la manifestation de ce nouveau visage du sport en entreprise.