Syndicalisation 

 

 

À bien des égards, l’année 1936 marque un tournant dans l’histoire sociale et la popularisation du temps libre. Avec son cortège de lois sociales – semaines de 40 heures, quinze jours de congés payés, augmentation des salaires –, le Front Populaire « ouvre le temps » des travailleurs, leur donne davantage la possibilité de s’adonner à une pratique sportive, jetant ainsi, d’une certaine façon, les bases de la civilisation des loisirs en France. L’accroissement du spectre du temps libre nous semble constituer une condition sine qua non de la démocratisation du sport.

 

 

Indéniablement, cette période charnière du Front Populaire marque une rupture favorable à l’entrée du sport dans la sphère professionnelle. Un peu plus tôt, en 1934, est fondée la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail), la descendante d’organisations sportives ouvrières éclatées. Ses modes de fonctionnement sont directement inspirés de la politique du parti communiste et de la CGT. Son ascension fulgurante, de 16 000 à 160 000 adhérents en quatre ans, va indéniablement contribuer à la propagation de nouveaux clubs d’entreprises. Rappelons qu’avant juin 1936 (date de l’investiture du gouvernement de Léon Blum), former un club d’entreprise adhérent à la FSGT était une tâche difficile car ses membres, rapidement connus de la direction, prenaient quelques risques pouvant aller jusqu’au renvoi. Bénéficiant d’un contexte social favorable, les militants de la FSGT vont dès lors chercher à s’attribuer la tutelle de ce mouvement sportif que l’on appelle alors « corporatif » tant il est associé dans les représentations à des métiers. L’arrivée des syndicats amène une toute autre conception des usages du sport précédemment évoqués. Des relations d’opposition entre sport patronal et sport ouvrier ressurgissent sans équivoque : « Il est temps d’entreprendre ce travail, de détruire ce que le patronat a fait dans certaines maisons. Quelques grosses boîtes, quelques grands magasins ayant formé leurs clubs, pouvaient passer pour des firmes philanthropiques. Hélas, chacun connaît les buts cachés de toutes ces œuvres patronales. Notre FSGT, consciente de ses devoirs, veut maintenant, et cela en accord avec les syndicats, remédier à cet état de choses. Seule, elle peut et doit mener à bien cette tâche. Nous ne laisserons à nul autre le soin de s’occuper de la jeunesse sportive dans les entreprises. Nous avons la perspective de saper et même démolir le sport patronal (qui est notre adversaire principal dans le sport) » (Kssis, 2006). Ces propos montrent bien comment le sport et, au-delà, la paternité de son organisation, figure au cœur d’enjeux politiques ; il contribue à creuser la ligne de fracture opposant syndicats aux représentants du patronat.

 

À la Libération, la création des comités d’entreprise (CE) donne indéniablement une nouvelle impulsion à la pratique sportive sur le lieu de travail. L’ordonnance du 22 février 1945 (corrigée par la loi du 16 mai 1946) scelle officiellement leur création. Le gouvernement gaulliste confie la gestion du sport en entreprise aux syndicats et cette mainmise des comités d’entreprise s’institue d’emblée, en toute logique, avec une connotation syndicale de gauche. Une aubaine pour des syndicats comme la CGT qui voient dans le sport un bon levier pour soustraire les activités sociales des griffes du patronat (Davoust, Martinache, 2013). Dès lors, ces organisations vont jouer un rôle clé dans le processus d’évolution de la pratique sportive sur le lieu de travail, d’autant que les Trente Glorieuses marquent une embellie du syndicalisme (Andolfatto, Labbé, 2006). Et si le CE donne du relief au sport en entreprise car il offre aux salariés, qu’ils soient ouvriers ou employés, un cadre qui est chargé de les représenter et de promouvoir la pratique, le sport demeure plus que jamais au centre de luttes idéologiques et politiques, avec en filigrane une opposition de classes sociales.

Il faut néanmoins préciser que la conception du sport des syndicats depuis 1945 est plus complexe qu’elle n’y paraît. Leur raisonnement est en effet parfois tout aussi productiviste que celui des patrons, en particulier dans la période de l’immédiat après-guerre où la CGT est dans « la bataille de la production » chère à Benoît Frachon, le secrétaire général de 1945 à 1967. L’idée que le sport est bon pour régénérer la force de travail est donc bien présente dans le milieu ouvrier, le syndicalisme CGT considérant que le sport est l’équivalent du travail, qu’il est l’expression de la force. Peu après la création des CE, l’ordonnance du 28 août 1945 fait du sport un « élément capital du redressement de la Nation » (Amar, 1987). Elle stipule qu’« il importe de prévoir six heures hebdomadaires d’éducation physique également pour les jeunes travailleurs, dont la moitié sur leurs heures de travail. 1946 voit la création du corps d’assistants départementaux destinés à susciter la création de centres d’activités physiques. Ce sont des centres d’entreprise, inter-entreprises ou d’apprentis » (Piard, 1989). Peu étonnant dès lors que le sport poursuive sa diffusion massive qu’il a connue à la veille de la guerre. L’augmentation est encore plus spectaculaire puisque, pour ne prendre que cet exemple, les effectifs de la FSGT dépassent les 250 000 adhérents en 1946. Il est incontestable que les clubs corporatifs sont liés à cet essor.

Institutionnalisation 

 

 

Le 27 mai 1952, la création de l'Amicale des Clubs Corporatifs (ACC) sous la présidence de Marcel Berton scelle l’émergence d’une institution chargée de fédérer les associations, d’organiser et de promouvoir de manière globale et à l’échelle nationale les pratiques sportives des entreprises. Précisons qu’à l’origine, cette Amicale ne fonctionne que comme une simple association et n’a pas de vocation fédérative : elle est créée par « des gens du football » qui souhaitent que leur pratique revienne à la Fédération française de football et non à la FSGT. Un protocole d'accord avec le Comité National des Sports est malgré tout signé. Il précise que le sport corporatif sera géré au sein des fédérations par des membres « corpos élus par les corpos ». Puis l’année 1961 voit la création du Haut Comité des sports. L'arrêté ministériel constitutif, signé par Maurice Herzog, y réserve un siège à l'Amicale des Clubs Corporatifs, preuve de l’importance prise par cette association, mais aussi de la volonté du gouvernement de démocratiser le sport à une époque où l’on condamnait la faible culture des Français pour les activités physiques et sportives (Gasparini, 2000 ; Honta, 2002). Quelques années plus tard, pour mieux correspondre à sa dimension devenue nationale, l’ACC devient l'Union Nationale des Clubs Corporatifs (UNCC). Nous sommes en 1968 et l’intérêt des clubs corporatifs est de profiter de cette adhésion fédérale pour bénéficier de subventions puisqu’un accord a été passé entre l’UNCC et le CNOSF (Comité national olympique et sportif français). 

 

Il faut dire qu’à la fin du XXe siècle, avec l’avènement des nouveaux usages du sport en entreprise (incentives, team building…), l’étiquette « corpo » devient de plus en plus dérangeante et difficile à assumer notamment pour les dirigeants de l’UNCC. Alain Charrance, l’ancien président de la Fédération française du sport d’entreprise (FFSE), rappelle que le terme corporatif « avait une résonance à connotation syndicale. Partout où on passait, les gens nous disaient : "Ah c’est vous qui êtes le syndicat du sport en entreprise ?" ». Il se souvient que, « petit à petit, le sport corpo s’est marginalisé du mouvement sportif ». Cette coloration syndicale dérange certains dirigeants qui souhaitent s’ouvrir au mouvement sportif. C’est ainsi qu’en 1996 naît, en remplacement de l’UNCC, l’Union fédérale du sport d’entreprise (UFSE). La référence corporative est alors définitivement évincée. « Le terme d’entreprise collait davantage à la réalité compte tenu de l’évolution du monde de l’entreprise ; nous, c’est le sport en entreprise dans son ensemble, sans aucune chapelle », explique Alain Charrance, faisant implicitement référence à la FSGT dont les affinités syndicales avec la CGT sont alors bien connues. Dans cette mouvance, le 29 mars 2003, la Fédération française du sport d’entreprise (FFSE) voit le jour. Affiliée au CNOSF et membre de la Fédération européenne du sport d’entreprise (European Federation for Company Sport − EFCS), elle bénéficie également de l’agrément du ministère chargé des sports. Les principales missions de la FFSE restent similaires et comparables à celles des autres fédérations, qu’elles soient délégataires ou non : « favoriser la pratique sportive dans les associations créées au sein d’entreprises industrielles ou commerciales, d’administrations et des professions libérales ; unir ces associations sportives par des liens amicaux et sportifs ; réunir régulièrement des responsables sport d’entreprise des fédérations sportives » et enfin « promouvoir l’idée du sport dans l’entreprise ».

Revue France Corpo de l'UNCC - juin 1993