Le sport des employés et ouvriers

 

 

Les premières traces patentes de pratiques sportives exercées dans le cadre du travail restent délicates à dater. Si les recherches historiques se concentrent sur les populations ouvrières et l’industrie automobile, l’introduction du sport dans l’univers professionnel est plutôt à mettre à l’actif des employés.

En France, les premières traces tangibles de sport au travail s’adressent donc moins aux ouvriers qu’à des individus disposant d’un bagage scolaire, de moyens financiers et de disponibilités temporelles régulières favorables à la pratique.

 

 

Les sports modernes arrivent en toute logique d’abord dans les grandes entreprises urbaines.

On trouve des traces de clubs associatifs d’entreprises dès la fin du XIXe siècle : à cette époque naissent différentes associations corporatistes comme le « Vélo-touriste commercial » en 1893 qui revendique ouvertement son ambition de « grouper les employés du commerce de la place » (Poyer, 2003). De même, l’Union Vélocipédique de la Banque de France en 1894 ou encore la Société des cyclistes coiffeurs-parfumeurs girondins en 1896 prennent racine dans le XIXe siècle.

Mais c’est essentiellement du côté des grands magasins parisiens que sont fondés les premiers clubs corporatifs réservés aux employés (Léziart, 1994). La Société vélocipédique du Bon Marché est créée en 1892. Elle est rejointe dans la foulée par ses consœurs du Louvre et de La Belle Jardinière (nom du célèbre magasin de confection de vêtements devenu depuis la propriété du groupe LVMH) qui fonde en 1896 l’Union de la Belle Jardinière (Poyer, 2003).

Le 30 août 1896, un challenge « intermagasins » fédère ces sociétés dans une compétition cycliste commune. C’est une des premières traces patentes d’un événement fédérant différentes sections sportives d’entreprises. Son avènement révèle une certaine maturité du développement et de la structuration du sport dans ces magasins. En 1897, le Bon Marché diversifie son offre en lançant une association de football. La même année, l’Union Sportive de La Samaritaine voit le jour. Le Bazar de l’Hôtel de Ville (BHV) dispose également d’une structure sportive dédiée aux employés. En province aussi, ce type d’associations se développe : en 1897 voisinent à Lyon deux sociétés cyclistes de magasins, le Vélo-club Sineux et celui des Cordeliers (Poyer, 2003). Quant à la création des ASPTT en 1898, elle marque vraisemblablement les prémices d’une forme de démocratisation du sport dans l’entreprise dans un contexte de politisation de la classe ouvrière. Ces faits historiques montrent qu’il ne faut pas attendre le XXe siècle pour voir émerger des liens marqués entre les pratiques sportives et les entreprises, même s’il s’agit sans doute plutôt de « sport des métiers » que de « sport en entreprise » à proprement parler.

Le sport des ouvriers se pratique quant à lui essentiellement, au moins dans un premier temps, au sein de la société civile, c'est-à-dire en dehors des usines. Outre-Manche, à partir des années 1880, le football devient une des composantes de la culture ouvrière anglaise. Selon l’expression d’Éric J. Hobsbawm, il s’agit même d’une « religion laïque » du prolétariat britannique. L’historien remarque d’ailleurs que l’industrie britannique donna au monde cet irrésistible produit d’exportation culturel qu’est le football. Le Coventry fut fondé en 1883 par des ouvriers d’une fabrique de bicyclettes tandis que le Manchester naît en 1885 sous l’impulsion de cheminots (Pivato, 1994). C’est ainsi que, dès le XIXe siècle, sport et entreprise s’inscrivent dans des logiques convergentes :

« Sport et gymnastique s’enracinent dans une même représentation du corps et se fondent sur la même nécessité d’une appréciation chiffrée de l’effort musculaire, analogue à celle du geste industriel rationalisé » (Chartier, Vigarello, 1982).

Le sport des ouvriers se développe réellement à la fin du XIXe siècle et va mettre quelques années à pénétrer l’univers des usines. « Entre 1890 et 1914, le cyclisme, la pétanque, le football et le rugby occupent les loisirs sportifs des ouvriers de l’automobile où domine le cyclisme. Cette passion du sport s’observe, pour les ouvriers de l’automobile, dans tous les pays d’Europe » (Fridenson, 1989). Si le sport ouvrier français naît officiellement le 1er janvier 1909 avec la création de la FSAS (Fédération sportive athlétique socialiste), différentes conditions ont rendu possible cette création, parmi lesquelles l’existence d’une conscience de classe due à la constitution d’organisations politiques et syndicales ouvrières et d’une masse critique suffisamment importante d’ouvriers sportifs prêts à rejoindre cette fédération (Arnaud, 1994). On passe ainsi, dans l’industrie automobile française, de 400 ouvriers en 1896 à 36 000 en 1913 (Fridenson, 1979). C’est notamment pour cette raison qu’il faut attendre 1911 pour voir émerger l’Association Sportive Michelin (ASM) à Clermont-Ferrand et 1917 pour que la maison Renault crée le Club Olympique des Usines Renault (COUR). Aux prémices de la première guerre mondiale, les patrons deviennent extraordinairement sensibles à la comparaison entre l’équipe dans le sport et l’équipe dans le travail. Ces derniers vont alors multiplier les initiatives sociales et sportives. Le premier conflit mondial marque ainsi le passage d’un modèle français du sport en entreprise – caractérisé par la genèse des clubs corporatifs des grands magasins parisiens – à ce que Patrick Fridenson (1989) a appelé le « modèle américain » du sport en entreprise. Le journal d’entreprise de Renault témoigne, dès 1918, de cette volonté d’imprégner les ouvriers de ce modèle venu d’outre-Atlantique : « À ce sujet, nous pouvons encore prendre modèle sur nos amis les Américains. La plupart des ouvriers américains ont leur club ». Ainsi, à l’instar de leurs homologues, les ouvriers français « prennent goût à la lutte franche, deviennent des hommes énergiques ayant l’ambition honorable d’améliorer leur situation et celle de leur famille » (Fridenson, 1989). On voit bien comment, au-delà de la pratique stricto sensu, le sport commence à se parer de vertus symboliques porteuses de sens.